Les cuirassés de classe Trump : un programme réaliste ou une utopie politique ? [Partie 2/2]

Présenté comme un symbole du renouveau de la puissance navale américaine, le programme BBG(X) s’inscrit pourtant dans un environnement stratégique et industriel particulièrement défavorable. La résurgence d’un navire de surface à très fort tonnage intervient alors que les doctrines navales évoluent vers davantage de dispersion des capacités, tandis que la base industrielle américaine fait face à des difficultés structurelles croissantes.

Le BBG(X) : une réelle renaissance des cuirassés ou un nouveau concept de croiseur lourd ? 

La première moitié du XXème siècle constitue le véritable âge d’or des cuirassés. Durant cette période, ce sont les navires principaux des marines modernes, mais aussi de véritables outils diplomatiques dans le cadre de la « diplomatie de la canonnière ». Cependant, le 14 novembre 1910, un biplan décolle d’une plateforme montée à l’avant du croiseur USS Birmingham, marquant les débuts de l’aéronavale.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les porte-avions deviennent les nouveaux capital ships, remplaçant progressivement les cuirassés. Ainsi, c’est l’attaque de Pearl Harbor, lancée depuis quatre porte-avions japonais, qui déclenche l’entrée en guerre des États-Unis le 7 décembre 1941. Ultime symbole de ce déclin, le cuirassé japonais IJN Yamato est coulé le 7 avril 1945 par 386 avions appartenant la Task Force 58 américaine, le plus grand groupe aéronaval de l’histoire. À partir des années 1950, le développement des premiers missiles confirme l’obsolescence des navires de ligne. La plupart des marines retirent donc leurs cuirassés du service dans les deux décennies qui suivent. Seuls les cuirassés de classe Iowa sont brièvement réactivés et modernisés à la fin de la guerre froide en réponse à la mise en service des croiseurs nucléaires soviétiques de classe Kirov à partir de 1980. 

L’actuel projet de cuirassé annoncé par Donald Trump souffre cependant d’un problème de désignation. En effet, les deux éléments définissant le cuirassé sont sa puissance de feu, ainsi que son blindage imposant. Le blindage, encore très théorique dans le cas de la classe Trump, n’est plus l’élément principal de survivabilité d’un navire moderne en cas d’attaque directe. Ainsi, la classe Trump serait en réalité une série de « super-croiseurs » lance-missiles, s’inscrivant dans l’héritage de l’ancien projet CG(X) annulé en 2011. Les nouveaux cuirassés de la Navy se distingueraient donc davantage de la classe Kirov par leur taille et leur tonnage que par leurs capacités opérationnelles.

La classe Trump, des cuirassés inadaptés au contexte capacitaire et opérationnel actuel

En parallèle de cela, l’annonce de la classe Trump et le remplacement du programme DDG(X) par cette dernière vont à l’encontre des objectifs capacitaires et doctrinaux de l’US Navy. Le conflit russo-ukrainien a démontré de manière très concrète la vulnérabilité des grands navires face à des systèmes d’armes bien moins coûteux via l’exemple du croiseur russe Moskva, coulé le 14 avril 2022 en Mer Noire après avoir été frappé par deux missiles de croisière ukrainiens Neptune. Par ailleurs, les forces armées chinoises sont équipées de nombreux systèmes anti-navires « tueurs de porte-avions », qui seraient utilisables pour couler un hypothétique cuirassé.

Le défilé du 3 septembre 2025 a permis à la République Populaire de Chine d’afficher, entre autres, la diversité des matériels anti-navires équipant la PLAN et la People’s Liberation Army Rocket Force (PLARF). Exemple le plus marquant : les missiles balistiques anti-navire (ASBM) comme le YJ-20 et le YJ-21 sont développés spécifiquement pour cet usage. Inversement, il s’agit dans certains cas de missiles à capacité nucléaire équipés d’une tête conventionnelle manoeuvrante, à l’image des DF-21D et DF-27.

La Chine a ainsi diffusé en 2024 des vidéos de tirs d’essais sur des cibles reproduisant le pont d’un porte-avions américain de classe Nimitz. Aux ASBM, s’ajoutent les planeurs hypersoniques (DF-17), également lancés depuis des missiles balistiques, les missiles de croisière, ainsi que les divers drones de surface et sous-marins. Pour s’adapter à ces menaces, l’US Navy a théorisé le concept de Distributed Maritime Operations (DMO) qui appelle à disperser les capteurs et capacités offensives afin de limiter l‘impact de la perte d’un navire, impliquant une augmentation du nombre de navires.

En effet, le rapport Battle-Force Ships Assessment and Requirement (BFSAR) de 2023, fixe comme objectif une flotte de 381 navires maniés par des équipages dont 87 croiseurs, destroyers, et potentiellement cuirassés, regroupés sous l’appellation de Large Surface Combattants (LSC). L’US Navy compte actuellement 74 destroyers de classe Arleigh Burke, 2 destroyers de classe Zumwalt ainsi que 10 croiseurs de classe Ticonderoga, soit un total de 86 LSCs.

Cependant, les croiseurs de classe Ticonderoga ont commencé à être retirés du service actif en 2022, l’ensemble des navires restants ne devant pas servir après 2035. En parallèle, la durée de vie annoncée d’un Arleigh Burke est d’environ 40 ans. Il est donc raisonnable d’estimer que les 54 Arleigh Burke commissionnés entre 1991 et 2005 seront retirés d’ici 2050, avec 45 ans de service à leur actif pour les plus récents. Les 26 Arleigh Burke actuellement en cours de construction ou commandés, compenseraient partiellement ces retraits.

En l’absence d’un programme de destroyer de nouvelle génération et dans l’hypothèse où 25 cuirassés Trump seraient construits, l’US Navy disposerait donc d’un maximum de 71 LSCs dans les années 2050, soit un déficit de 16 unités par rapport aux objectifs du BFSAR. La Navy risquerait donc d’être contrainte à commander de nouveaux Arleigh Burke pour combler ce manque, malgré des capacités de plus en plus limitées face à leurs homologues chinois plus récents.

Un coût industriel largement au dessus des possibles 

Selon les estimations du Congressional Budget Office (CBO), le navire de tête, l’USS Defiant pourrait coûter entre 14,3 et 21,6 milliards en dollars (dollars constants 2025) s’il est commandé dès aujourd’hui. Par ailleurs, ce montant est susceptible de grimper à 22 milliards de dollars en cas de report de la production à 2030. Ainsi, le cuirassé de classe Trump s’annonce comme la plateforme navale la plus onéreuse de l’histoire, avec des projections budgétaires dépassant celles des porte-avions de la classe Gerald R. Ford. De plus, même en projetant une production pour une classe de 25 navires le coût de passation de marché atteindrait 300 milliards de dollars, hors recherche et maintenance.

Le prix unitaire d’un bâtiment serait alors entre 9,1 et 13,5 milliards de dollars, équivalent à l’achat de 10 à 15 frégates modernes ou d’une large flotte de drones de surface (USV). Ces estimations viennent questionner la rentabilité du programme et le risque de coupures d’autres priorités budgétaires de l’US Navy (production de sous-marins, de missiles, ou de systèmes autonomes).

La sous-estimation chronique des coûts par l’US Navy constitue un risque structurel majeur pour le programme BBG(X). De facto, les estimations de cette dernière sont systématiquement irréalistes et trop optimistes au moment du lancement. Cet écart s’explique par une « économie politique » de l’estimation visant à faciliter la validation des programmes auprès du Congrès, au détriment des conséquences financières à long terme.

Ainsi, le témoignage de Ronald O’Rourke, spécialiste des affaires navales au Congressional Research Service (CRS), lors d’une audition devant le Congrès américain le 11 mars 2025, affirmait que la classe Zumwalt a coûté 54,1% de plus que le budget initial estimé, tandis que la classe Gerald R. Ford a enregistré des surcoûts de 27%. Un risque exacerbé par l’inflation de 20% ces deux dernières années, qui vient éroder le pouvoir d’achat naval et aggraver le risque de dépassement budgétaire.

Ce risque soulève la question critique de rentabilité stratégique et de coût d’opportunité de ce programme. En outre, certains experts estiment que le BBG(X) affiche un déplacement trois fois supérieur à celui d’un destroyer de classe Arleigh Burke, mais un gain jugé marginal en termes de capacité de lancement vertical (VLS). Ce programme est jugé comme très coûteux par rapport à une approche de « létalité distribuée ». Ces choix pourraient exercer une influence défavorable sur les capacités opérationnelles nécessaires pour contrer la supériorité numérique croissante et la menace des missiles hypersoniques de la marine chinoise.

L’incapacité de l’industrie américaine à soutenir un tel programme

Outre ces considérations budgétaires, la saturation des chantiers navals américains constitue également un obstacle industriel majeur. Cette situation de retards généralisés est qualifiée « d’extraordinaire » dans l’histoire de l’après-guerre. En effet, les sites de Huntington Ingall Industries (HII) et Bath Iron Works (BIW) sont les seuls capables de produire de grands navires de surface et se trouvent déjà être utilisés pour des programmes comme le sous-marin de classe Columbia, jugé comme priorité absolue et pourtant retardé de 12 à 16 mois, ou encore par le porte-avions USS Enterprise qui a été repoussé à 2030.

L’industrie navale peine à atteindre ses objectifs face aux besoins opérationnels de production sous-marine, ne livrant que 1,1 à 1,2 unité de classe Virginia contre les 2,0 nécessaires. Ainsi, l’introduction du BBG(X) de 35 000 à 40 000 tonnes saturerait davantage les infrastructures de Newport News, déjà identifiées comme un point de défaillance unique, ou bien de BIW, actuellement optimisé pour des navires de 10 000 tonnes. Par ailleurs, cette défaillance structurelle de la base industrielle à s’adapter aux nouveaux designs complexes s’est déjà illustrée par l’échec du programme de frégates Constellation ayant été annulé en novembre 2025 après avoir accumulé 36 mois de retard.

De plus, la base industrielle navale américaine traverse une crise de sa main-d’œuvre. Cette pénurie en soudeurs, électriciens et architectes navals impliquerait un besoin de recrutement de 250 000 nouveaux travailleurs pendant la prochaine décennie afin de soutenir les ambitions de la « Golden Fleet ». En parallèle, les infrastructures industrielles deviennent obsolètes de par leur âge de plus de 100 ans, leur état général mal configuré et leur manque de bassins de radoub capables d’accueillir des bâtiments de la taille des navires de classe Trump.

Face à cette impasse industrielle, l’US Navy explore des stratégies de rupture par une « construction distribuée », visant à mobiliser des marchés du travail régionaux en produisant des modules sur l’ensemble du territoire puis de permettre un assemblage final centralisé. D’autres stratégies sont également envisagées par l’administration Trump, afin de s’appuyer sur la technologie des alliés, comme a pu en témoigner le rachat de Philly Shipyard par le coréen Hanwha.

Cependant, le cadre législatif américain, par la loi 10 USC 8679, bride le recours direct à des chantiers étrangers pour la construction de navires de guerre. En parallèle, afin de pallier les délais inévitables du programme BBG(X), il est envisagé une « stratégie de couverture ». Cette dernière permettrait l’acquisition rapide de navires plus petits et de drones de surface (USV) capables de délivrer une puissance de feu immédiate. De plus, afin d’accroître la productivité et de compenser la crise de recrutement, la robotique collaborative et l’intelligence artificielle pourraient être largement utilisées dans les métiers de la soudure et de l’ingénierie.

Un programme à l’avenir flou remettant les navires de fort tonnage au coeur des réflexions

Les cuirassés BBG(X) risquent probablement de se heurter à de nombreux écueils car trop coûteux, complexes à produire et inadaptés au contexte opérationnel actuel. Par ailleurs, le programme revêt une dimension politique considérable pour Donald J. Trump, représentant une occasion de laisser une trace pérenne dans le fonctionnement de la Navy tout en essayant de s’inscrire dans l’héritage de Ronald Reagan. Au vu des réactions mitigées à l’annonce, la classe Trump est donc exposée à un risque d’annulation pure et simple lors d’un changement d’administration à l’issue des élections présidentielles de 2028.

Cependant, peu importe son aboutissement, le programme BBG(X) présente l’intérêt de rouvrir des discussions closes en Occident depuis 40 ans sur le rôle des combattants de surface à très fort tonnage. A ce titre, le prochain géant des mers pourrait-il prendre non pas la forme d’un cuirassé mais plutôt celle d’un navire arsenal servant de réservoir de puissance de feu ? Ou encore celle d’un croiseur d’escorte anti-ASBM / HGV destiné à protéger son groupe aéronaval ?

Juliette MASSE, Manon PEREZ et Henri LAUTURE
pour le Club Défense AEGE

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