Fort de son expérience opérationnelle et de son image de puissance résiliente, Kyiv a l’opportunité de transformer son savoir-faire militaire en levier d’influence et de projection à l’international. Entre contraintes législatives, pressions occidentales et risques de dérives, cette option reste aussi prometteuse que controversée.
Les Sociétés Militaires Privés (SMP) ukrainiennes : une solution alternative aux puissances actuelles
En quatre ans, l’Ukraine a peu à peu obtenu l’image de David contre Goliath, un pays résistant à une puissance largement supérieure, et réussissant même jusqu’à ponctuellement la surpasser. L’audace et le professionnalisme des opérations ukrainiennes sont grandement reconnus partout dans le monde comme un modèle de résilience au sein d’un conflit conventionnel asymétrique. Certains analystes ont pu parler, au début de la guerre, d’une “techno-guerilla”. Cette vision popularisée d’une puissance impérialiste tenue en respect par une plus petite, fait appel au champ lexical de la résistance.
Ce type de narratif est facilement identifiable pour de nombreux pays africains ou asiatiques qui ont également successivement subi des formes de domination arabe, occidentale et aujourd’hui russe, chinoise ou encore turque. Une puissance perçue comme neutre et non associée à l’Occident possède un atout stratégique de taille auprès de pays cherchant à s’émanciper de l’influence russe, turque, chinoise ou encore américaine. En outre , l’Ukraine devra se consacrer à sa propre reconstruction et aura donc peu de marge pour intervenir de manière trop intrusive dans la politique locale, contrairement aux modèles occidentaux.
L’Ukraine est ici perçue comme une puissance pacifique mais forte, capable de rivaliser avec les plus grands, tout en étant suffisamment discrète pour ne pas décrédibiliser la politique locale du pays client. L’Ukraine pourrait également jouer sur la proximité psychologique avec certains pays africains, notamment sur le rapport à l’oppression.
Les intérêts pour l’Ukraine de créer une SMP
Les SMP sont également régulièrement utilisées comme des outils d’influence au sein des zones dans lesquelles elles opèrent, ou comme des témoins de présence de celle-ci.
Une SMP ukrainienne aurait la possibilité d’agir dans les régions de prédilection des entreprises russes, tels que la Bande Sahélo-Saharienne (BSS) ou la République Centrafricaine. En passant par des formations d’encadrement et d’assistance logistique des armées locales, l’Ukraine s’assurerait d’un relais d’influence dans la zone en réduisant la capacité russe à opérer au niveau local. Cette implantation est un défi majeur. Néanmoins, une autre option de perturbation des activités russes s’offrent à l’Ukraine car une SMP ne représente pas un Etat, donc le poids politico-diplomatique de leurs actions est bien plus faible qu’une action directe de l’État. Dans une autre mesure, les actions des SMP sont par définition celles d’une entreprise privée. Elles ne représentent donc pas un poids politico-diplomatique aussi important qu’une action directe des services de l’Etat. Autrement dit, la perturbation des intérêts russes dans une région peut se faire en étant non-reconnue officiellement par l’Ukraine.
L’Ukraine peut être en mesure d’identifier des acteurs combattant activement les entités liées à Moscou et ainsi soutenir leurs Etats d’appartenance. En se positionnant comme partenaire privilégié de ces pays, une SMP ukrainienne aurait le champ libre pour mener une guerre de proxy contre les intérêts russes, ce qui, de plus, réduirait les risques liés au positionnement politique de l’Ukraine. L’influence russe sur ces partenaires pourrait ainsi être amoindrie tout en économisant un engagement officiel et militaire de l’Ukraine.
Cette formation peut servir l’Ukraine à bien des égards. Premièrement, elle représente un nouveau levier d’action, mais également une démonstration d’efficacité du matériel ukrainien. Le rapport coût/efficacité de ces équipements a été démontré par leur utilisation sur le front. Les pays émergents sont régulièrement en quête de matériel peu cher et efficace afin de faire face aux menaces persistantes des groupes armées ou de leurs rivaux régionaux.
Une SMP ukrainienne pourrait servir de vitrine à la BITD nationale et lui donner l’occasion de surperformer à l’export. Elle renforcerait un peu plus la capacité de l’Ukraine à se présenter comme une nouvelle voie diplomatique. Habituellement, si un pays ne souhaite pas s’aligner avec l’Occident, Moscou ou Pékin, ses seules options crédibles pour se procurer de l’équipement sont la Turquie ou la Corée du Sud. Le premier propose des équipements puis utilise ses derniers comme moyens d’ingérence, la seconde propose du matériel qualitatif mais soumis aux décisions d’autres acteurs. L’Ukraine se positionne donc comme un choix plus que cohérent pour de nombreux pays, par l’efficacité prouvée et le faible coût de ses matériels en plus du cycle de production local. Cette société militaire privée viendrait servir le soft power diplomatique de l’Ukraine tout en participant à la construction de partenariats industriels pertinents via son influence sécuritaire.
Le retour des vétérans du front pose d’importants problèmes en Russie. L’explosion de crimes violents, le traitement des syndrômes de stress post-traumatique et le chômage massif de ces anciens soldats sont autant de problèmes que l’Ukraine rencontrera également au terme de la guerre. Les SMP peuvent permettre de canaliser une fraction ce flux en employant quelques milliers d’anciens combattants, environ 1M à 1,5M de personnes depuis le début de la guerre. Elles pourraient contribuer à la stabilité interne du pays en réduisant certains risques sécuritaires ainsi que le chômage. Elles pourraient également maintenir un vivier militaire de très haute qualité en cas de nouveau conflit.
Ce vivier permettrait également de transformer une compétence en source de revenu importante en démontrant la capacité de l’Ukraine à passer d’un pays bénéficiaire d’aides à une puissance économique active. L’Ukraine prouverait ainsi à ses partenaires qu’elle n’est pas uniquement dépendante de leurs aides pour la reconstruction, mais qu’elle participe activement à introduire de nouveaux capitaux et devises étrangères dans son économie et ainsi combattre une inflation qui ne fera probablement qu’augmenter. La diversification des sources de capitaux dans son économie contribuerait à atténuer l’image d’une Ukraine sous perfusion occidentale. Le marché des SMP est très lucratif -estimé à plus de 450 milliards de dollars en 2034, et, en l’associant à celui de l’exportation d’équipements militaires, l’Ukraine pourrait s’imposer comme un acteur majeur d’une manne financière extrêmement importante.
Dans une autre mesure, l’implantation d’une SMP dans certains pays est aussi une manière pour eux de sécuriser leurs approvisionnements en matériaux stratégiques, et peut, dans certains cas, directement constituer un moyen de paiement. On estime que Wagner a extrait depuis 2024 plus de 2.5 milliards de dollars d’or en Afrique. Les contrats sécuritaires ukrainiens pourraient ainsi se transformer en opportunité pour l’industrie extractive comme pour l’industrie de défense, tout en assurant de cette manière sa propre sécurité.
Les limites : un cadre international restrictif et des pressions occidentales
Bien que possible théoriquement, le principal obstacle à la création d’une SMP ukrainienne réside dans le droit international et le droit ukrainien (Article 47, ONU, 1989 et Article 447), interdisant explicitement le mercenariat, tant côté recrutement que participatif.
Les alliés occidentaux de l’Ukraine peuvent exercer une pression diplomatique pour décourager la création d’une SMP rattachée à l’État. La candidature à l’UE, conditionnée au respect de l’État de droit, du contrôle civil des forces armées et du monopole étatique de la violence légitime, constitue un levier majeur. Une entité armée privée incontrôlée serait perçue comme incompatible avec les standards européens.
Par ailleurs, la dépendance financière de l’Ukraine à l’aide occidentale crée un levier de conditionnalité financière. Enfin, la création d’une SMP irait à l’encontre des doctrines de l’OTAN, ouvertement réticentes à l’égard de l’instrumentalisation des forces paramilitaires. Une SMP dotée d’effectifs, d’armements lourds et d’une autonomie financière serait susceptible de dériver vers des opérations lucratives illicites , de nouer des contrats avec des régimes autoritaires, et de s’affranchir des règles du droit international humanitaire.
À l’image de Wagner en Afrique, le risque réputationnel et politique pour l’Ukraine est considérable. La rébellion du groupe en juin 2023 illustre le risque que représente un acteur privé suffisamment puissant pour défier l’autorité même de l’État.
Dans un paysage post-guerre fragilisé et économiquement éprouvé , une SMP trop puissante ferait peser un risque réel de fragmentation du monopole de la violence légitime, menaçant ainsi la souveraineté même de l’Etat.
Les modèles de SMP d’intérêts pour l’Ukraine
Les SMP peuvent agir à différentes échelles qui peuvent être résumées en trois états principaux. Le premier et le plus répandu , consiste à agir en soutien d’une armée gouvernementale. Elles peuvent ainsi intervenir aussi bien dans le transport de matériels que dans la formation de troupes, jusqu’aux opérations de déminage. Autrement dit, toutes les activités n’impliquant pas d’affrontements directs avec des forces hostiles. Dans ce cas précis, les activités de ces sociétés opèreraient dans un cadre juridique flou mais légal du droit ukrainien (art 447.) droit ukrainien (art 447.). Ceci , à condition de ne pas servir de force militaire, ce qui correspond aux mêmes législations que les SMP anglaises, ou françaises.
Dans un second cas, les SMP peuvent être directement engagées par un Etat comme instrument de combat contre des forces étrangères ou non gouvernementales. Dans ce cas précis, le cadre diffère complètement puisque les motivations des combattants sont purement pécuniaires, et restent donc associées à du mercenariat. Néanmoins, le cadre ukrainen est encore flou et de nombreuses dispositions peuvent être contournées par le simple ajustement de quelques clauses contractuelles.
Le troisième cas est l’emploi par un pays ou par une organisation tierce, de milices non gouvernementales pour combattre un autre Etat par procuration, à l’image du recours par la Turquie à des combattants syriens en Libye. Ici, l’activité relève pleinement du mercenariat, et est donc, à ce titre, formellement interdite tant par le droit ukrainien que par le droit international.
Félix Couratin et Marc Pfister – SIE 29
Pour aller plus loin :
- Les sociétés militaires privées ukrainiennes : entre héritage de guerre et futur levier d’influence [Partie 1/2]
- La Libye : typologie d’une guerre d’influence russo-turque
- Mercenaires africains en Ukraine : l’enrôlement silencieux orchestré par Wagner
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